La fin du passé simple

« La fin du passé simple, c’est la perte d’une nuance de l’esprit »

Alors que le passé simple disparaît peu à peu des manuels scolaires et des romans, l’essayiste Alain Borer tire la sonnette d’alarme.
Propos recueillis par Émilie Trevert, publié le 19/12/2017 | Le Point.fr

Le passé simple serait-il un temps en voie de disparition ? Affirmatif, selon l’amoureux de la langue française Alain Borer, auteur en 2014 de De quel amour blessée, Réflexions sur la langue française (Gallimard). Après la perte du subjonctif, qu’il date des années cinquante, le passé simple serait lui aussi en train de disparaître de la langue française. Loin d’être une querelle de linguistes, la mort programmée de ce temps aura, selon le spécialiste d’Arthur Rimbaud, des conséquences dramatiques, dont la difficulté d’accès aux grands textes pour les plus jeunes.

Le Point : Le passé simple ne s’apprend plus qu’aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel en début de collège, la littérature jeunesse se lit de plus en plus au présent et au passé composé… Vous-même, qui êtes juré dans cinq prix littéraires, vous constatez ce recul du passé simple dans la littérature contemporaine. Comment expliquer ce désamour ? Est-ce dû à la complexité de ce temps dit « simple » ?

Alain Borer : Comme le russe ou l’arabe, la plupart des langues du monde, en effet, ne distinguent que trois temps : le passé, le présent, le futur. À leur différence, la temporalité des langues romanes, et notamment celle de la langue française, s’attache à situer le sujet parlant dans des situations temporelles de haute précision, comme le futur antérieur ou le plus-que-parfait, qui permettent des nuances, des fictions, des analyses, d’une subtilité précieuse. Telle est la grande découverte – la grande difficulté, aussi, pour les enfants comme pour les étrangers qui apprennent notre langue – que font par exemple les Asiatiques en apprenant le français : qu’il y a DES passés différents, alors que le passé dans les langues idéogrammatiques ne se déduit que du contexte.

La Chanson de Roland, écrite en l’an mille, rapporte des faits qui ont eu lieu deux siècles auparavant : le passé simple permet de fournir, même dans un récit au présent un imparfait à l’intérieur du passé : « Alors pleurèrent cent mille chevaliers » ! Ou Flaubert : « Il partit. Il voyagea. Il revint. » Tel est le temps par excellence du récit (qui n’a rien de commun avec le passé composé : il est parti, il a voyagé, il est revenu), qui constitue par conséquent un trésor pour la littérature.

Le passé simple traîne une réputation de temps élitiste, bourgeois voire aristocratique. Pourtant, on l’employait autrefois à l’oral et encore aujourd’hui dans les langues régionales.
Le passé simple se lisait dans des millions de lettres de poilus entre 1914 et 1918, s’entendait dans les campagnes à l’époque de Racine, et se trouvait encore dans les colonnes du journal L’Équipe jusqu’à ces temps récents ! Il s’agit d’une pensée de la temporalité par une communauté de représentations, élaborée pendant mille ans (datation du grammairien belge Hanse), c’est-à-dire d’une vision anthropologique particulière, et par extension, d’une question de civilisation. En ce sens, le disparition en cours du passé simple n’est pas dissociable de la disparition des autres temps de la conjugaison, plus-que-parfait et futur antérieur, à l’indicatif et totalement au subjonctif..

Le Point : Vous dites que la disparition du passé simple s’inscrit dans un mouvement plus large : celui de la disparition du vidimus. Qu’est-ce donc ?

Alain Borer : J’ai identifié le vidimus comme étant la caractéristique principale de la langue française. Vidimus signifie la vérification par l’écrit (les accords, qui ne se prononcent pas ou bien se font entendre et ont valeur sémantique).

Par exemple : « ils entrent ». Nous faisons entendre le S de la conjugaison (ilZ) et ne prononçons pas ENT. C’est une des difficultés de la langue française, alors que dans toutes les autres langues, tout se prononce. Cesser de transmettre le vidimus : rien n’est plus grave. La ministre Vallaud-Belkacem, en déclarant que « la grammaire est négociable », est assurée de casser le logiciel même de la langue française en deux générations.

Le Point : L’Éducation nationale serait une des responsables de la disparition du passé simple?

Alain Borer : Oui, pour des raisons politiques, l’Éducation nationale, depuis le collège unique, avec des ministres idéologues, comme Jospin et Vallaud-Belkacem, ignorants militants de la langue française, y a participé. De plusieurs façons : en n’enseignant plus la langue française à travers sa littérature (mais par des articles de presse, de la littérature jeunesse, voire du rap) et en réduisant le nombre d’heures d’enseignement de français. L’association Sauver les lettres a montré qu’un enfant scolarisé aujourd’hui reçoit, rien qu’en primaire, 630 heures de français de moins qu’un enfant des années 1960. Presque deux ans !

Le Point : À l’heure d’Internet et des intelligences artificielles, le passé simple a-t-il encore sa place?

Alain Borer : Le monde numérique implique la rapidité des échanges et la réduction des messages. Et la dimension virtuelle confond par principe le fait et l’hypothèse, c’est-à-dire ne distingue plus entre le fait et l’hypothèse, entre l’indicatif et le subjonctif. Cette temporalité approximative se substitue à la précision des temps de langue française évoqués, de même que l’imparfait et le passé composé écrasent les autres nuances temporelles. Cela relève de ce que j’appelle le réchauffement sémantique – le passage d’une langue « froide », analytique, précise, à une langue « chaude », approximative et supposée plus « rapide » : phénomène par lequel la langue française tend à imiter l’anglais.
Las, le passé simple comme l’imparfait du subjonctif : (« Lola n’avait plus qu’à goûter les beignets avant qu’on les expédiât… », Céline, Voyage au bout de la nuit) paraissent des nuances trop compliquées pour des sociétés saisies de rapidité et dépourvues de précision.

Le Point : Quelles seraient les conséquences d’une disparition totale du passé simple ?

Alain Borer : La perte du passé simple, dans l’usage comme dans l’apprentissage, coupe les générations à venir de leur histoire littéraire, en l’occurrence du plus grand trésor de littérature que constitue la littérature française ; elle oralise la langue au détriment du vidimus, c’est-à-dire qu’elle prépare la langue française à devenir une langue comme toutes les autres : dans laquelle tout se prononce. Et donc, moins attractive : on apprenait la langue de Molière pour lire Rimbaud ou Proust, pas pour dire bouster, checker, liker…
Plus grave encore, la perte du passé simple, après celle du subjonctif, c’est surtout pour chaque locuteur la perte d’une nuance de l’esprit, d’une précision fine, la perte de ce que l’on appelle l’heuristique : la capacité de mettre au point sa propre pensée.

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